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Nicolas Boyer

IRAN(s) / Le pays aux deux visages

IRAN(s) / The Janus country

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Voyage d'un mois en octobre 2017 dans un "pays Janus", profondément divisé entre une partie très conservatrice de la société, tournée vers le passé tandis que l'autre, au mode de vie beaucoup plus occidentalisé, cherche à survivre face à la censure et la mainmise de l'Etat (Gardiens de la Révolution) et des fondations religieuses (Bonyads) sur l'économie.L'i

Janus est le dieu romain des commencements et des fins, des choix, des transitions et des portes. Traditionnellement représenté avec une tête à deux visages dont l?un est tourné vers le passé tandis que l?autre tend vers l?avenir, il est aussi celui qui préside sur le début et la fin des conflits.

La République Islamique d?Iran est justement née d?un conflit, la plus longue guerre du XXème siècle entre deux pays avec 8 années de batailles contre l?Irak entre 1980 - 1988. Cette guerre a même été délibérément prolongée par le fondateur de la révolution islamique, l?ayatollah Khomeiny, lorsqu?il a refusé en 1982 le cessez-le-feu afin de resouder l?unité nationale face aux dissenssions qui sont vite apparues dès le lendemain du départ du Shah.

Le pays a alors sombré dans une culture du martyr (shahids) qui est encore omniprésente 38 ans plus tard et les femmes-soldats portant les khalashnikovs du début des années 80 ont laissé la place aux veuves pleurant tous les vendredi leurs proches parmi les 400.000 soldats morts dans le désert du Khuzestan ou les marais de Khorramshahr. Ceux-là même dont on peut voir une reconstitution au Musée de la Défense Sacrée de Téhéran.

Et pourtant, malgré la chappe de conservatisme qui s?est étendue sur l?ensemble de la société iranienne, tous les 10 ans (1999, 2009 et encore dernièrement lors de la révolte de décembre 2017) d?importantes contestations sociales semblent menacer le régime des mollahs, rappelant au reste du monde que le pays n?est pas si homogène et monolithique que la propagande aimerait le montrer. Les divisions sont évidentes et il suffit pour s?en apercevoir de parcourir la ligne de métro centrale de Téhéran depuis les quartiers sud de Shahr-e Ray, pauvres, sous-éduqués et particulièrement conservateurs, jusqu?aux quartiers nord où l?alcool coule à flot dans les soirées et les adolescents ont un look de hipster comme ceux que l?on peut croiser autour du skatepark d?Ab-o Atash.
?Le quartier d?Ekbatan à l?ouest de la ville est représentatif de cette atmosphère de résistance passive : petite enclave de classes moyennes éduquées où les étudiants résistent aux pressions des autorités universitaires, où les filles se retrouvent pour des parties de paintball en arborant un maquillage très prononcé sous leurs casques et où les garçons n?hésitent pas à monter un groupe de rock dans la rue malgré l?interdiction.

Les lignes évoluent lentement et même certains segments parmi les plus fidèles soutiens du régime ont conscience qu?ils vont devoir faire des concessions afin de prévenir de nouvelles contestations. C?est le sens de l?annonce du 28 décembre 2017 concernant la législation du port du foulard qui met fin à la peine de prison - du moins à Téhéran - pour les femmes portant mal leur voile.

Finalement l?Iran de 2018 est un pays Janus :

D?un côté, toute une partie de la population très conservatrice et religieuse a beaucoup bénéficié d?avantages sociaux en chassant l?ancienne classe moyenne qui soutenait le Shah et se faisant une place au sein du régime, notamment parmi le corps des Gardiens de la Révolution. Les bassidjis de quartier qui aident au contrôle de la population obtiennent en retour des bourses ou des postes leur offrant un semblant de statut social. À l?opposé, un ingénieur docteur chimiste n?obtiendra pas le job car l?essentiel de l?entretien aura tourné autour de ses connaissances théologiques.

D?un autre côté, la révolution a permi l?essor des femmes qui représentent 65% des étudiants, le taux de divorces explosent à Téhéran et une part importante de la population continue d?envisager l?exil plutôt que de rester dans un pays qui lui impose un carcan, d?autant plus lorsque l?esprit d?entreprise est écrasé par la mainmise de l?Etat sur l?économie : 70% du PIB est détenu soit par les fondations religieuses (les Bonyads), soit par les 300.000 personnes qui satellitent au sein des Gardiens de la Révolution.

> La société iranienne est schizophrène, comme l?a très bien décrit la journaliste britannique-iranienne Ramita Navai dans son livre «Vivre & mentir à Téhéran », notamment parce qu?elle continue à être déchirée entre les contradictions entre représentation publique et vie privée.

> Les divisions sont immenses : la partie «sombre» du pays continue à vivre tournée vers le passé, notamment pendant des processions doloristes relatant des épisodes qui ont eu lieu il y a 1400 ans, tandis que la partie «lumineuse» est plus dans l?attente du dernier iPhone X que de «l?Imam caché» (Mahdi), censé délivrer le monde dans une apocalypse finale.
 

Janus is the god of transitions, gates, doorways and duality. Usually depicted as having two faces, since he looks to the future and to the past, he also presided over the beginning and ending of conflicts.

The Islamic Republic of Iran was born with a conflict, the longest war between two countries of the XXth century with 8 years of battles against Irak between 1980-1988. The war had even been deliberately prolonged by the founder of the Islamic Revolution, ayatollah Khomeiny, in order to forge the national identity and bond the people beyond the dissensions that had appeared right after the revolution.
The country had then sinked into a culture of martyrdom and the women with khalashnikov of the early 80s were now mourning their 400.000 deaths.

38 years later, we are still waiting for the transition and the shahids (martyrs) are represented at every crossroad of the country. In 2018 they tend to be sometimes replaced by some «brand new» martyrs because of the conflict in Syria whose regime is being supported by Iran against Isis.

Janus is the god of transitions, gates, doorways and duality. Usually depicted as having two faces, since he looks to the future and to the past, he also presided over the beginning and ending of conflicts.

The Islamic Republic of Iran was born with a conflict, the longest war between two countries of the XXth century with 8 years of battles against Irak between 1980-1988. The war had even been deliberately prolonged by the founder of the Islamic Revolution, ayatollah Khomeiny, in order to forge the national identity and bond the people beyond the dissensions that had appeared right after the revolution.
The country had then sinked into a culture of martyrdom and the women with khalashnikov of the early 80s were now mourning their 400.000 deaths.

38 years later, we are still waiting for the transition and the shahids (martyrs) are represented at every crossroad of the country. In 2018 they tend to be sometimes replaced by some «brand new» martyrs because of the conflict in Syria whose regime is being supported by Iran against Isis.

Finally, in 2018 Iran is still a Janus country :

On the one hand a very conservative and religious part of its population has benefited from their position among the ruling body - be that the small basijis (milicians) in the popular districts who receive some grants and support for getting a position, or the weak chemist student who will finally get the job at the end of his interview thanks to his knowledges in theology.

On the other hand a very well educated population (with the 3rd rank in the world in terms of students in engineering) who would prefer go into exile rather than lingering in a country where their spirit of enterprise is reduced by the fact that 80% of the GDP belongs either to the religious foundations (the Bonyads) or the IRGC (Islamic Revolutionary Guard Corps).

> The whole society eventually became very schizophrenic as British-Iranian author Ramita Navai described in her book «City of Lies: Love, Sex, Death and the Search for Truth in Tehran» because it?s always torn by the contradictions between public & private representations.

> The divisions are huge : while the dark side of the society is turning to the tradition and the past, notably during some processions filled with sorrow for some events which happened 1400 years ago, the lighter side is rather waiting for the new iPhone X than for the «Hidden Imam» who is supposed to deliver the world in a final apocalypse.